E-Book, Französisch, 456 Seiten
Stendhal Lucien Leuwen
1. Auflage 2019
ISBN: 978-2-322-15147-9
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
E-Book, Französisch, 456 Seiten
ISBN: 978-2-322-15147-9
Verlag: BoD - Books on Demand
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Stendhal, whose real name is Marie-Henri Beyle, born on 23 January 1783 in Grenoble and died on 23 March 1842 in Paris, is a French writer of the first half of the 19th century. He joined the army in 1800 and held mainly military administrative positions, as he did during the Russian campaign in 1812. An art lover and passionate about Italy, where he spent many years, he first wrote aesthetic essays under his real name as L'Histoire de la peinture (early 1817), but it was under the pseudonym "M. de Stendhal, officier de cavalerie" that he published Rome, Naples, Florence in September 1817. This pen name is inspired by a German town called "Stendal", the birthplace of the renowned art historian and archaeologist Johann Joachim Winckelmann at the time, but above all close to where Stendhal lived in 1807-1808 a moment of great passion with Wilhelmine de Grisheim. Having added an H to further Germanize the name, he wanted to pronounce it "Standhal". His training novels Le Rouge et le Noir (1830), La Chartreuse de Parme (1839) and Lucien Leuwen (unfinished) made him, alongside Balzac, Hugo, Flaubert or Zola, one of the great representatives of 19th century French fiction. In his novels, characterized by a thrifty and tightened style, Stendhal searches for "Truth, the harsh truth" in the psychological field, and mainly portrays young people with romantic aspirations for vitality, strength of feeling and dreams of glory.
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Chapitre XXXVIII
« Je ne veux point abuser de mon titre de père pour vous contrarier ; soyez libre, mon fils.
– Mon cher Lucien, j’ai chargé votre mère de vous gronder, s’il y a lieu. J’ai rempli les devoirs d’un bon père, je vous ai mis à même de recevoir deux coups d’épée. Vous connaissez la vie de régiment, vous connaissez la province, préférez-vous la vie de Paris ? Donnez vos ordres, mon prince. Il n’y a qu’une chose à laquelle on ne consentira pas : c’est le mariage.
– Il n’en est pas question, mon père. »
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M. Leuwen père. Une autre fois :
« On voit trop d’âme à travers vos paroles. Vous ne manquez pas d’esprit, mais vous parlez trop de ce que vous sentez, trop. Cela attire trop les fourbes de toute espèce. Tâchez donc d’amuser en parlant aux autres de ce qui ne vous intéresse nullement. »
Ainsi, établi dans un fauteuil admirable, devant un bon feu, parlait d’un air riant M. Leuwen père, riche banquier déjà sur l’âge, à Lucien Leuwen, son fils et notre héros.
Le cabinet où avait lieu la conférence entre le père et le fils venait d’être arrangé avec le plus grand luxe sur les dessins de M. Leuwen lui-même. Il avait placé dans ce nouvel ameublement les trois ou quatre bonnes gravures qui avaient paru dans l’année en France et en Italie, et un admirable tableau de l’école romaine dont il venait de faire l’acquisition. La cheminée de marbre blanc contre laquelle s’appuyait Leuwen avait été sculptée à Rome dans l’atelier de Tenerani, et la glace de huit pieds de haut sur six de large, placée au-dessus, avait figuré dans l’exposition de 1834 comme absolument sans défaut. Il y avait loin de là au misérable salon dans lequel, à Nancy, Lucien promenait ses inquiétudes. En dépit de sa douleur profonde, la partie parisienne et vaniteuse de son âme était sensible à cette différence. Il n’était plus dans des pays barbares, il se trouvait de nouveau au sein de sa patrie.
« Mon ami, dit M. Leuwen père, le thermomètre monte trop vite, faites-moi le plaisir de pousser le bouton de ce ventilateur numéro e... là... derrière la cheminée... Fort bien. Donc, je ne prétends nullement abuser de mon titre pour abréger votre liberté. Faites absolument ce qui vous conviendra. »
Leuwen, debout contre la cheminée, avait l’air sombre, agité, tragique, l’air en un mot que nous devrions trouver à un jeune premier de tragédie malheureux par l’amour. Il cherchait avec un effort pénible et visible à quitter l’air farouche du malheur pour prendre l’apparence du respect et de l’amour filial le plus sincère, sentiments très vivants dans son cœur. Mais l’horreur de sa situation depuis la dernière soirée passée à Nancy avait remplacé sa physionomie de bonne compagnie par celle d’un jeune brigand qui paraît devant ses juges.
« Votre mère prétend, continua M. Leuwen père, que vous ne voulez pas retourner à Nancy ? Ne retournez pas en province ; à Dieu ne plaise que je m’érige en tyran. Pourquoi ne feriez-vous pas des folies, et même des sottises ? Il y en a une, pourtant, mais une seule, à laquelle je ne consentirai pas, parce qu’elle a des suites : c’est le mariage ; mais vous avez la ressource des sommations respectueuses... et pour cela je ne me brouillerai pas avec vous. Nous plaiderons, mon ami, en dînant ensemble.
– Mais, mon père, répondit Lucien revenant de bien loin, il n’est nullement question de mariage.
– Eh ! bien, si vous ne songez pas au mariage, moi j’y songerai. Réfléchissez à ceci : je puis vous marier à une fille riche et pas plus sotte qu’une pauvre, et il est fort possible qu’après moi vous ne soyez pas riche. Ce peuple-ci est si fou, qu’avec une épaulette, une fortune bornée est très supportable pour l’amour-propre. Sous l’uniforme, la pauvreté n’est que la pauvreté, ce n’est pas grand-chose, il n’y a pas le mépris. Mais tu croiras ces choses-là, dit M. Leuwen en changeant de ton, quand tu les auras vues toi-même... Je dois te sembler un radoteur... Donc, brave sous-lieutenant, vous ne voulez plus de l’état militaire ?
– Puisque vous êtes si bon que de raisonner avec moi au lieu de commander, non, je ne veux plus de l’état militaire en temps de paix, c’est-à-dire passer ma soirée à jouer au billard et à m’enivrer au café, et encore avec défense de prendre sur la table de marbre mal essuyée d’autre journal que le Journal de Paris. Dès que nous sommes trois officiers à [nous] promener ensemble, un au moins peut passer pour espion dans l’esprit des deux autres. Le colonel, autrefois intrépide soldat, s’est transformé, sous la baguette du juste-milieu, en sale commissaire de police. »
M. Leuwen père sourit comme malgré lui. Lucien le comprit, et ajouta avec empressement :
« Je ne prétends point tromper un homme aussi clairvoyant ; je ne l’ai jamais prétendu, croyez-le bien, mon père ! Mais enfin, il fallait bien commencer mon conte par un bout. Ce n’est donc point pour des motifs raisonnables que, si vous le permettez, je quitterai l’état militaire. Mais cependant, c’est une démarche raisonnable. Je sais donner un coup de lance et commander à cinquante hommes qui donnent des coups de lance ; je sais vivre convenablement avec trente-cinq camarades, dont cinq ou six font des rapports de police. Je sais donc le métier. Si la guerre survient, mais une vraie guerre, dans laquelle le général en chef ne trahisse pas son armée, et que je pense comme aujourd’hui, je vous demanderai la permission de faire une campagne ou deux. La guerre, suivant moi, ne peut pas durer davantage, si le général en chef ressemble un peu à Washington. Si ce n’est qu’un pillard habile et brave, comme Soult, je me retirerai une seconde fois.
– Ah ! c’est là votre politique ! reprit son père avec ironie. Diable ! c’est de la haute vertu ! Mais la politique, c’est bien long ! Que voulez-vous pour vous personnellement ?
– Vivre à Paris, ou faire de grands voyages : l’Amérique, la Chine.
– Vu mon âge et celui de votre mère, tenons-nous-en à Paris. Si j’étais l’enchanteur Merlin et que vous n’eussiez qu’un mot à dire pour arranger le matériel de votre destinée, que demanderiez-vous ? Voudriez-vous être commis dans mon comptoir, ou employé dans le bureau particulier d’un ministre qui va se trouver en possession d’une grande influence sur les destinées de la France, M. de Vaize, en un mot ? Il peut être ministre de l’Intérieur demain.
– M. de Vaize ? Ce pair de France qui a tant de génie pour l’administration ? Ce grand travailleur ?
– Précisément, répondit M. Leuwen en riant et admirant la haute vertu des intentions et la bêtise des perceptions.
– Je n’aime pas assez l’argent pour entrer au comptoir, répondit Lucien. Je ne pense pas assez au métal, je n’ai jamais senti vivement et longtemps son absence. Cette absence terrible ne sera pas toujours là, en moi, pour répondre victorieusement à tous les dégoûts. Je craindrais de manquer de persévérance une seconde fois si je nommais le comptoir.
– Mais si après moi vous êtes pauvre ?
– Du moins à la dépense que j’ai faite à Nancy, maintenant je suis riche ; et pourquoi cela ne durerait-il pas bien longtemps encore ?
– Parce que 65 n’est pas égal à 24.
– Mais cette différence... »
La voix de Lucien se voilait.
« Pas de phrases, monsieur ! Je vous rappelle à l’ordre. La politique et le sentiment nous écartent également de l’objet à l’ordre du jour :
Sera-t-il dieu, table ou cuvette ?
C’est de vous qu’il s’agit, et c’est à quoi nous cherchons une réponse. Le comptoir vous ennuie et vous aimez mieux le bureau particulier du comte de Vaize ?
– Oui, mon père.
– Maintenant paraît une grande difficulté : serez-vous assez coquin pour cet emploi ? »
Lucien tressaillit ; son père le regarda avec le même air gai et sérieux tout à la fois. Après un silence, M. Leuwen père reprit :
« Oui, monsieur le sous-lieutenant, serez-vous assez coquin ? Vous serez à même de voir une foule de petites manœuvres ; voulez-vous, vous subalterne, aider le ministre dans ces choses, ou le contrecarrer ? Voudrez-vous faire aigre, comme un jeune républicain qui prétend repétrir les Français pour en faire des anges ? That is the question, et c’est là-dessus que vous me répondrez ce soir, après l’Opéra, car ceci est un secret : pourquoi n’y aurait-il pas crise ministérielle en ce moment ? La Finance et la Guerre ne se sont-elles pas dit les gros mots pour la vingtième fois ? Je suis fourré là-dedans, je puis ce soir, je puis demain, et peut-être je ne pourrai plus après-demain vous nicher d’une façon brillante.
« Je ne vous dissimule pas que les mères jetteront les yeux sur vous pour vous faire épouser leurs filles ; en un mot, la position la plus honorable, comme disent les sots. Mais serez-vous assez coquin pour la remplir ? Réfléchissez donc à ceci : jusqu’à quel point vous sentez-vous la force d’être un coquin, c’est-à-dire d’aider à faire une petite coquinerie, car depuis quatre ans, il n’est plus question de verser du sang...
– Tout au plus de voler l’argent, interrompit Lucien.
– Du pauvre peuple ! interrompit à son tour M. Leuwen père d’un air piteux. Ou de l’employer un peu...




