E-Book, Französisch, 274 Seiten
. Sombres nouvelles
1. Auflage 2025
ISBN: 978-2-322-58815-2
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
E-Book, Französisch, 274 Seiten
ISBN: 978-2-322-58815-2
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
Écrivain et artiste autodidacte, l'auteure développe un univers sensible, lucide et engagé. À travers le dessin et l'écriture, elle explore les marges, les silences, la résistance, la violence sociale et l'aspiration à la beauté. Elle fait entendre des voix souvent tues. Des voix vraies.
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Lien de sang
Mon arrière-grand-mère, elle balançait des enfants contre les murs. Vous savez, comme on fait avec les chatons. Elle était comme ça, la mère du « vieux con ». Surnom donné par ses neuf enfants survivants. Parmi eux mon père : le « gros con ».
Une lignée glorieuse. Depuis combien de générations se perpétue ce cycle ? Ne pas avoir d’enfant suffira-t-il à le briser ? Probablement pas.
Il y aura toujours des cousins pour assurer la descendance, ou pas... comme c'est moi qui ai hérité du « gros con ».
Dans l'intimité de son sous-sol, mon arrière-grand-mère dégommait les petits enfants, les rendant handicapés, puis morts. Elle a sans doute fait de même avec tout un tas de chatons. Dans cette cave sombre, aux murs que j'imagine tachés de sang plus ou moins frais, elle passait ses journées à perfectionner son art. C’était la grande époque. On ne se souciait guère des affaires de famille ni des occupations privées. D’ailleurs, c’était l’occupation tout court. Chacun rivalisait de bon goût dans ses passe-temps et loisirs personnels. La guerre offrait un chaos idéal pour justifier bien des disparitions.
En cette époque bénie, quelle maison n’avait pas sa cave ou son grenier ? Ils ne servaient pas qu’à stocker les pommes de terre. Certes, quelques-uns les utilisaient pour la « bonne cause », selon le système de valeur de chacun. C'est ce que fit ma grand-mère paternelle, l'une des épouses du vieux con. Elle n’a pas eu la joie de connaître sa belle-mère. D’où l'existence de mon père, et ma présence ici avec vous. Le seul crime qu’elle devait y cacher, dans ces caves et greniers, était celui de maintenir en vie des condamnés, au risque de perdre la sienne. Elle n’avait pas de lien de sang avec cette famille, seulement celui que confère le mariage. Et quelle empreinte nous a-t-elle laissé ? Malheureusement, ses actes semblent anécdotiques dans notre saga familiale nauséabonde.
L’arrière-grand-mère avait une autre passion : les poupées. Pas celles en porcelaine, soigneusement rangées derrière des vitrines, comme chez ma tante. Les siennes étaient d'un tout autre genre.
Elles restaient dans la cave, encore et toujours.
Grossièrement fabriquées en chiffon, rembourrées en poils de chats ou cheveux d’enfants, et transpercées de part en part avec de bonnes grosses aiguilles, que j’imagine rouillées et couvertes de sang, plus ou moins frais. Je pensais ces pratiques plus... exotiques. Mais peut-être ne sont-elles pas réservées aux adeptes du vaudou après tout.
Invariances humaines : l’écriture, la roue, les poupées, les religions, l’art, l’écartèlement, le bûcher... Les civilisations, à travers le monde et les âges, ont toutes vu surgir les mêmes inventions aussi incroyables qu’effroyables. Comme si, d’une époque à l’autre, nous étions condamnés à créer des choses qui, parfois, nous dépassent, dans une étrange nécessité.
Quand elle en avait fini dans la cave, où elle passait de toute évidence beaucoup de temps, elle psalmodiait en tournant autour de la fontaine du village, vêtue de noir, seule, inébranlable.
Féministe avant l’heure, souveraine de son territoire. Même l’occupant n’aurait osé s’en approcher. De toute façon, tout le monde était trop occupé à cramer autre chose que des sorcières. On préférait mettre le feu aux réfugiés dans les églises plutôt qu’à ceux qui avaient renié Dieu. Non, en ce temps-là, elle était bien tranquille.
Une vieille qui balance ses petits enfants, et quantité de chatons, sur les murs de sa cave, doit avoir une sacrée forme physique. Son fils, le
« vieux con », était bien doté lui aussi. Mais ce sont ses femmes qu’il balançait, et par la fenêtre.
Ça non plus ça ne craignait pas trop à l’époque.
Des accidents domestiques. Les histoires de famille restaient en famille. Et une épouse était avant tout la propriété de son mari dont il disposait à sa guise. Le « vieux con » a fini ses jours avec l’infirmière qui s’occupait de la dernière en date.
Elle s'était retrouvée en fauteuil. Un raté. Comme compagnie, il avait aussi un cacatoès, à qui il avait appris à dire « papa » et « bisou bisou ». Trop mignon.
Aujourd’hui encore, je me demande quel héritage me revient. Je n’ai ni cave ni grenier. Ni aiguille ni poupée. Mais parfois, j’ai cette sensation rampante, ce frisson qui me traverse l’échine. Un reste de sang maudit. J’ai toujours senti au fond de mes tripes que j’avais le truc.
C’est là. Ça monte, ça descend, et me rend un peu bipolaire. Je suis tiraillé entre mes différentes pulsions sacrificielles : me donner corps et âme, me crucifiant s’il le faut, ou faire de grands autodafés à la gloire de l’enfer pour que ses flammes débarrassent la Terre de tous les cons sans exception, tout le monde sauf moi, donc.
En mon fort intérieur sommeillent des dons innés.
Certaines choses s’héritent, se transmettent inévitablement à travers le sang sur des générations entières. Chacune prend le relais ou paie au contraire le prix des fautes passées. Mais aucune ne passe jamais entre les gouttes. Nous sommes tous contaminés par le passé de ces individus, ceux que nous n’avons jamais rencontrés, mais qui nous ont créés. Ils sont perchés sur nos épaules, attachés à nos chevilles, se glissent entre nos deux oreilles, dans le creux de nos reins, invisibles, discrets, ou plus oppressants.
Qu’est-ce qui nous lie plus aux uns qu’aux autres, et si rarement à ceux que nous voudrions ? Nous nous retrouvons déchirés entre deux pulsions : perpétrer ou réparer.
Comment cet héritage s’exprime-t-il dans mon cas ? Je suis un chat noir, pour commencer. Le compagnon des sorcières, maudit autant que je porte malheur. J’attire les problèmes et les âmes en peine, mortes ou vives. Je suis un poissard qui, malgré sa malchance, réussit toujours à s’en sortir.
Galérer tout en subsistant. Un naufragé qui ne sombre jamais tout à fait. Condamné à esquiver les pierres, à errer sans attache ni sécurité, vagabondant sans fin. Sale chat noir que tout le monde évite ou chasse. On dit que la nuit appartient aux ombres. Moi, j’appartiens à la nuit.
Les âmes des chatons et enfants meurtris me suivent-elles partout, grouillant dans chaque recoin de mon corps ? Se l’approprient-elles en échange de celui qui a été brisé ? Que d’hypothèses... mais je ne crois en rien. Je n’ai reçu aucune éducation autre que celle de l’école publique laïque, sans dieu ni morale divine, sans autre vérité que celles des hommes – une vérité peu glorieuse, peu fiable.
Pourtant, la nuit venue, je m’enroule sous mes couvertures épaisses, emmitouflé dans une armure de tissu. Immobile. Comme si respirer pouvait attirer ce que je refuse d’admettre. Je ne crois pas en ce qui rôde dans l’obscurité, mais je m’en protège avec acharnement.
Je le proclame haut et fort : ça n'existe pas. Je pratique la non-croyance par le déni de tout ce qui fait ma vie depuis que je suis né. Je ne les entends pas marcher dans les escaliers et sur le parquet.
Non. Je n’entends pas non plus glisser tous ces objets sur les commodes. Je ne sens pas ces souffles froids pendant que je retiens le mien. Je ne vois rien, alors il n’y a rien. Caché, ils ne me voient pas non plus. Je n’existe pas pour eux comme ils n’existent pas pour moi. Oui, je suis profondément athée. Je l’affirme. Je ne connais ni dieu, ni diable, ni paradis, ni enfer. Qui ne s’enroule pas dans ses couvertures la nuit ? Comme j’ignore ces choses, elles viennent à moi dans mes rêves, ou plutôt mes cauchemars. Elles m'atteignent à travers eux. C'est une course sans fin. Dans ces sombres songes, je suis toujours seul, comme si toute vie avait disparu de la surface de la Terre. Et pourtant je suis pourchassé, par des choses que je ne vois pas. Je fuis, encore, pour ne pas les voir, ni qu’elles me voient. Elles rôdent.
Elles me traquent. Je me réveille en suffoquant.
Mon torse me brûle. J’étouffe un hurlement. La nuit creuse un vide oppressant. Un souffle. Trop proche. Un craquement. Une respiration qui n'est pas la mienne....




