E-Book, Französisch, 231 Seiten
Ramuz Le Règne de l'Esprit malin
1. Auflage 2019
ISBN: 978-3-96544-271-9
Verlag: Librorium Editions
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
E-Book, Französisch, 231 Seiten
ISBN: 978-3-96544-271-9
Verlag: Librorium Editions
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Charles Ferdinand Ramuz, né à Lausanne le 24 septembre 1878 et mort à Pully le 23 mai 1947, est un écrivain et poète suisse dont l'uvre comprend des romans, des essais et des poèmes où figurent au premier plan les espoirs et les désirs de l'Homme.
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III
À quelques jours de là, le menuisier apporta les meubles ; le lundi suivant, Branchu s’absenta. Personne ne le vit partir.
Il ne rentra que le samedi ; un homme l’accompagnait, l’homme menait un mulet par la bride.
La bête était tout en sueur, elle avait le mors blanc d’écume comme si elle avait fait une longue course au soleil ; et Branchu aida l’homme à descendre du bât les paquets qui furent d’abord deux gros sacs, puis une sorte de sacoche en cuir de forme plate, où il devait y avoir des objets de fer, à en juger d’après le bruit qu’elle faisait.
Le tout fut entré dans la pièce de devant, où l’établi était déjà installé, et celui que tout le monde connaissait maintenant sous le nom de Branchu paya l’homme du mulet, ce qui fit 55 fr. 30. Là-dessus, l’homme s’en retourna, non sans s’être pourtant arrêté à l’auberge, où il raconta qu’il était de Borne-Dessous, qui est une petite ville dans la vallée ; et il ne cacha pas, d’ailleurs, que, ce que son mulet avait transporté ce jour-là, c’étaient des cuirs de diverses sortes et toutes les espèces de marchandises dont a besoin un cordonnier qui s’établit.
Il disait vrai, comme on le vit dès le lendemain, qui fut le jour que Branchu ouvrit boutique. Partout, des peaux pendaient aux murs ; l’établi était couvert d’outils neufs, marteaux, tranchets, alênes ; il y avait de la poix dans un pot, et des clous plein des boîtes et aussi des chevilles.
Lui-même se tenait assis sur une espèce de chaise basse, sans dossier, et, bien qu’il fût de très bonne heure encore, ayant assujetti devant lui une petite enclume à bout rond, il tapait dessus avec son marteau.
Il faisait beau temps ce jour-là ; le soleil, qui se levait justement, régnait en haut de la montagne, d’où montaient, comme en fuite, vers les sommets du ciel, des petits nuages tout ronds ; mais on met sa main sur ses yeux, s’il faut, et d’ailleurs ce soleil ne semblait pas incommoder Branchu : vêtu de neuf, avec un beau tablier de toile verte tout neuf et une chemise de flanelle coton à rayures dont les manches étaient troussées, il avait l’air tout heureux au contraire de la lumière et du beau temps.
Voilà un homme content, on se dit, et c’est rare ; enfin un cordonnier convenable, on se dit ; plus très jeune, mais qu’est-ce que ça fait ? et d’ailleurs pas très vieux non plus, et qui a l’air d’être en santé et de ne pas marchander sa peine.
Beaucoup de gens allaient et venaient dans la ruelle ; ils pensaient : « Ça nous change du père Porte ; quel vieux dégoûtant c’était là ! »
Il faut dire que cette ruelle est une des plus fréquentées du village : hommes, femmes, enfants, tout le temps il y passe du monde ; midi n’avait pas encore sonné que personne n’ignorait plus que Branchu s’était mis au travail.
Pourtant il s’écoula bien quatre ou cinq jours avant que la pratique vînt. On a ceci dans l’esprit qu’on veut voir, et, avant de se lancer même dans la plus petite commande, on aime assez à s’assurer de l’opinion des autres gens. De la prudence, n’est-ce pas ? Branchu eut donc tout le temps d’achever une belle paire de bottines à claque vernie qu’il pendit à un des montants de la fenêtre.
Elles firent envie à beaucoup de filles, ces bottines ; elles étaient pourtant toujours pendues à leur clou, quand, un matin, Lhôte arriva avec une paire de bottes, et il dit : « Il faudra me les ressemeler. »
Ce fut lui qui vint le premier, pour des raisons de politesse : il n’eut pas à s’en repentir. Le soir déjà, ses bottes étaient prêtes. Il demanda ce qu’il devait. Deux francs. C’était bien la moitié de ce qu’on payait d’ordinaire : même que Lhôte fut inquiet, et se hâta de rentrer chez lui, afin d’examiner l’ouvrage de plus près.
Il n’en pouvait croire ses yeux : le cuir était de la meilleure qualité.
Il essaya ses bottes, jamais il ne s’était senti si bien dedans.
C’est pourtant étonnant, n’est-ce pas ? de payer si peu et d’être si bien servi ; voilà des bottes que je porte depuis quatre ans ; elles ont l’air de bottes neuves, et encore qu’il me les a cirées avec un cirage, on ne sait pas avec quoi il est fait, mais il brille tellement qu’on en a mal aux yeux.
La meilleure réclame, c’est le client lui-même qui s’en charge. On le vit bien : dès le lendemain, de nombreuses personnes se présentèrent, et même, avant la fin de la semaine, les bottines à boutons n’étaient plus à leur place.
Ce fut Virginie Poudret qui en fit l’acquisition (si acquisition est bien le mot), mais l’envie avait été la plus forte, et le dimanche allait venir. Enfin elle se décida. « Le mieux, c’est que personnes ne sache rien, se dit-elle, à cause de mes amies ; elles n’ont pas osé, tant pis pour elles ! moi, j’oserai. Il ne me mangera pas, cet homme ! »
Elle arriva vers les midi, c’est-à-dire au moment où il n’y a personne dans les rues. « Combien ce sera ? dit Branchu. Mademoiselle, m’avez-vous regardé ? »
Il reprit :
— On n’est pas un Juif… Et puis quand on est jolie comme vous êtes…
Il recommença :
— Je vous les donne !
Virginie devint toute rouge mais l’autre lui tendait les bottines ; il fallut bien qu’elle les prît. Branchu tint même beaucoup à les lui essayer en personne et, s’étant mis à genoux devant elle, il lui ôtait déjà ses souliers.
Vieux pauvres souliers sans forme que c’était, tantôt rouges de rosée, tantôt gris comme des cailloux, et une ficelle leur sert de cordon, – quel changement ce fut pour Virginie quand elle eut ces bottines aux pieds. Elles lui allaient à la perfection. Comme Branchu disait, elles semblaient faites sur mesure. Et, lorsque Virginie, son paquet sous le bras, s’en retourna chez elle, drôlement, dans son cœur de fille, il lui semblait déjà s’estimer davantage, et une fierté lui venait.
Pourtant elle ne se vanta de rien jusqu’au dimanche, et assista à la messe de dix heures avec toutes les autres filles sans qu’on se fût douté de ce qui allait se passer. Après la messe, on se réunit sur la place où l’ombre d’un très vieux tilleul (il a, prétend-on, plus de trois cents ans) était une chose agréable par ces temps de grandes chaleurs. Virginie approchait et toutes ses amies se trouvaient déjà réunies : elle n’eut qu’à trousser sa jupe.
« Regardez-moi ça ! » disaient les unes. « Est-ce possible ? » disaient les autres. « Se croit-elle pourtant belle !… C’est dommage que la tête ne ressemble pas aux pieds ! » Mais on sentait qu’elles riaient jaune.
Et quelques-unes aussi se fâchèrent tout à fait et, haussant les épaules, se mirent à regarder ailleurs ; – la plupart, toutefois, plus curieuses encore que jalouses, s’approchèrent de Virginie : « Combien les as-tu payées… dis ? Est-ce bien celles qu’on avait vues ensemble ?… Quel joli pied elles te font ! Est-ce qu’elles ne sont pas trop petites ? Elles ne te gênent pas un peu ? »
Ainsi venaient des tas de questions ; et, pendant ce temps, dans un groupe voisin, Lhôte faisait admirer ses bottes : « Deux francs, je vous dis, pas un sou de plus ! »
On devine qu’ainsi la réputation de Branchu ne fut pas longue à s’établir : il eut bientôt plus d’ouvrage que n’en auraient pu abattre trois bons ouvriers ordinaires ; comment s’y prenait-il pour en venir à bout tout seul ?
Mais il en venait à bout tout seul, bien que la chose fût à peine croyable, et personne n’avait à se plaindre de lui, et toujours ces prix plus que bas : « Naturellement, disait-on, il se rattrape sur la quantité ; seulement faut-il qu’il soit leste ! » Alors on admirait, parce que c’était admirable, et on a du respect pour les mains du bon ouvrier.
Branchu, du reste, savait s’y prendre pour entretenir l’amitié des gens : il ne se passait pas de semaine qu’il ne fît une invitation ou deux à l’auberge. Boire à crédit est une chose qui n’est pas faite pour déplaire. Et enfin, comme on aurait pu s’étonner à la longue de ne rien savoir de lui, il avait eu soin de se mettre à raconter peu à peu son histoire : qu’il était né très loin, quelque part, à la plaine, d’un père et d’une mère qu’il n’avait pas connus ; qu’il avait été élevé par des méchantes gens qui le faisaient coucher sur un tas de copeaux ; qu’un jour il n’avait plus tenu chez eux et il s’était sauvé pendant la nuit ; et alors avait commencé pour lui toute une longue vie errante, où, dès qu’il avait gagné un franc, il achetait pour un franc de petits objets faciles à vendre et les revendait un franc vingt ; et ainsi avait fini par mettre une modeste somme de côté, mais il l’avait bien gagnée, et honnêtement gagnée, car on s’use terriblement à courir ainsi les routes ; « et mes pieds se sont amincis d’un bon centimètre à la longue, comme si on les avait frottés avec du papier de verre ! »
Quoi d’étonnant qu’à un moment donné, il en eût assez de toujours changer de place ? Mais « me voilà bien content, maintenant, à cause que je suis chez des...




