E-Book, Französisch, 100 Seiten
Mas-Paitrault / Duparc / Mathieu L'Or des cicatrices
1. Auflage 2020
ISBN: 978-2-322-21397-9
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
Lauréate du Prix Pampelune 2020
E-Book, Französisch, 100 Seiten
ISBN: 978-2-322-21397-9
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
La nouvelle lauréate du concours "Prix Pampelune 2020" est intitulée "L'Or des cicatrices". Elle a été écrite par Anne Fernandes.
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Rose et la vie de château
Rose est une vieille dame délicieuse, vous savez comme ces douceurs qu’on laisse fondre sous la langue et que l’on appelle des bonbons. Si à présent, ses yeux clairs semblent fatigués, ses mains sont veinées de bleu et sa chevelure striée de mèches argentées, Rose a, cependant, gardé son sourire tant elle a servi de mondanités dans sa vie.
Il faut que je vous parle de l’endroit où Rose a vécu…
C’est un château, de style néoclassique, construit par une famille d’aristocrates. Celui-ci est entouré d’un parc peuplé de statues, de buis taillés et de fontaines où le regard se perd sous les arbres centenaires. Cependant, là n’est pas le propos aujourd’hui, ce dont je veux vous entretenir, c’est de la vie de Rose.
Venez, entrez, afin de découvrir les salons spacieux, hauts de plafond et boiseries raffinées, les fenêtres habillées d’épais rideaux damassés où madame la comtesse accueillait, chaque mercredi, ses amies. Les salons bruissaient des conversations de ces aristocrates qui venaient prendre le thé, se gaver de gourmandises, et éventuellement, si leur gloutonnerie leur laissait un peu de repos, jouer au rami. Sur les dessertes de marbre rosé provenant d’Italie, un buste romain côtoyait les friandises couleur de lune, les sablés, les fondants aux cerises et les babas gavés de rhum alignés sur la fine porcelaine de Paris. Ces gourmandises attendaient que les dames ambitieuses, après leur avoir dévolu des regards de convoitise, les prennent dans leurs mains dégantées et les portent à leurs lèvres carminées, fermant les yeux de plaisir.
Ces dames faisaient les délicates, mais le péché de gourmandise prenait bien vite le pas sur la raison. Devant l’abondance de saveurs, les mondaines au port de tête royal, maquillées et poudrées avec le plus grand soin, dégustaient du bout des lèvres, les cakes aux fruits confits et les muffins fourrés d’agrumes.
Elles se parlaient à voix basse, penchées comme des conspiratrices sur leurs tasses de thé de Ceylan. Elles racontaient leurs secrets, leurs peines et leurs bonheurs, leurs potins de femmes du monde. Au-dessus du murmure de ces dames, on percevait quelques notes de musique : du clavecin ou du violon ; quelques notes des œuvres de Mozart ou de Brahms. Pour faire bien, on lisait des vers de Verlaine ou de Baudelaire, mais ce qui les attirait en ce lieu s’appelait mignardises, confiseries et sucreries.
Sur les tables juponnées, sous la clarté diffuse des chandeliers délicats, les viennoiseries dorées, les brioches ventrues faisaient la cour aux confitures, toutes aussi délicieuses. Il y avait les solitaires, les capricieuses, les épicées, les ensorceleuses pimentées qui faisaient monter aux joues de ces dames, le rose de leurs joues pommadées.
« La confiture des mille et une nuits » les faisait rêver d’Orient, de soirées exotiques et d’amants, elles en oubliaient pour un temps leurs maris. Il y avait aussi les gelées irisées, les marmelades aux odeurs safranées toutes compotées avec les fruits du domaine que le métayer cueillait et conservait religieusement dans sa cave.
Dans l’office, la veille de cette réunion gourmande, c’était l’effervescence. André, le métayer avait arraché les légumes au potager, ramassé les œufs au poulailler et cueilli les fruits au verger. André était le maître de ces lieux. Du printemps à l’automne, il bêchait, sarclait, semait, taillait, arrosait, cueillait. Seul l’hiver lui laissait un peu de repos, lorsque le domaine était jaspé de givre. Au printemps, le soleil, qui aimait à s’attarder dans ce domaine encerclé de hauts murs, faisait germer les semis et les plantations. On était bien loin de ce quartier où avec sa femme Juliette et sa fille Rose, ils avaient vécu si chichement. Leur logement était, à l’époque, posé au bord du canal tout près du port. La seule verdure coincée entre les quais se composait de frênes chétifs et de buissons de mûriers. Ici, dans le verger, les abeilles se plaisaient à bourdonner et à butiner, le vent aimait à flâner à son aise apportant un semblant de fraîcheur, les torrides jours de l’été. André, penché sur son ouvrage, n’avait de cesse de fournir à madame la comtesse et monsieur le comte, les meilleurs légumes et les fruits les plus goûteux. Son honneur en dépendait !
Juliette, l’épouse d’André, officiait dans la cuisine. Elle s’activait devant ses marmites et on l’entendait houspiller les bonnes. Dans ce haut lieu des délices, on humait la pâtisserie qui gonfle, le chocolat qui fond, le caramel qui cristallise. Tout devait être parfait, car ces dames étaient difficiles. Il fallait le meilleur, tout était préparé, ici, dans cet antre des douceurs.
Pendant que les pommes et les poires confisaient dans les chaudrons de cuivre, que le miel coulait et le caramel fondait, tous ces parfums embaumaient la grande pièce lumineuse où régnait Juliette qui concoctait son célèbre pudding au pain d’épices, sa spécialité, on venait de loin pour le déguster. Il faut dire qu’à la ferme du château, Juliette trouvait, pour ainsi dire, tout ce dont elle avait besoin pour le préparer : le blé pour la farine, le beurre, les œufs, le lait. Il n’y avait que les épices (muscade, clou de girofle, cannelle et poivre de Cayenne) qu’on importait d’Orient. Les raisins venaient de Corinthe, les oranges de Corse, les citrons de Menton. Lors de ses nombreux déplacements dans la région de Niort, monsieur Louis-Aimé (arrière, arrière-petit-fils du premier Louis-Aimé) rapportait les bâtons d’angélique. André, le métayer, quant à lui, cueillait les griottes et cerises que sa « fée d’épouse » faisait confire dans des marmites de cuivre. Nul n’avait jamais pu obtenir la recette qu’elle gardait jalousement dans un cahier. Même Rose avait été exclue de ce secret. Pourtant, Rose aimait à se retrouver dans cette cuisine sentant le pain chaud avec le métayer et la cuisinière et partager avec eux un moment d’abandon avant l’effervescence des réceptions.
Rose supervisait de son sourire ces après-midi rituels. Elle était là, mais un peu absente aussi, le regard perdu dans ses rêves. Rose était une épicurienne et trouvait le spectacle qu’elle avait sous les yeux décevant. Toutes les femmes, qui se disaient du monde, devenues boulimiques tout à coup, impudiques de gourmandise. Elle regardait de temps à autre la belle pendule d’or et de nacre, qui trônait sur l’imposant manteau de la cheminée où crépitait un bon feu. Les tentures de moire et de brocart, les sofas profonds et moelleux et les lustres en cristal scintillaient au rythme des flammes.
Lorsque, au-dehors, le jour déclinait, les lumières s’allumaient peu à peu, tamisées dans ce décor suranné. Les tasses se vidaient, des délices, il en restait quelques miettes au fond des assiettes. Assouvies, les dames se levaient, leurs chauffeurs étaient arrivés. Elles demandaient leurs manteaux aux bonnes et coiffaient leurs chapeaux. Elles se faisaient la bise, leurs lèvres tout imprégnées des parfums de vanille, de cannelle et de muscade. Elles étaient pressées de rentrer tout à coup. Leurs époux, des hommes de pouvoir, imbus de leur personne, les attendaient pour le souper. Agacées d’avoir encore succombé au péché, elles partaient laissant ce lieu enchanteur dévasté, sans un regard pour les bonnes ni un compliment pour Juliette, la cuisinière.
Aujourd’hui, Rose se souvient de cette belle vie qu’elle a vécue. Son regard se pose au-delà des souvenirs. Elle laisse sa mémoire vagabonder au fil des saveurs oubliées. Car en fin de compte, Rose ne s’appelle pas Rose, non, elle s’appelle Paulette, c’est beaucoup moins poétique, mais c’est son vrai prénom. C’est Madame qui l’avait prénommée… Rose.
Rose, enfin, Paulette était la fille de Juliette et d’André le métayer.
Mais aujourd’hui…
Aujourd’hui…
Rose a dégusté du bout des lèvres son thé qui n’est à son avis ni de Chine ni de Ceylan. Sur la desserte de verre et de formica, quelques biscuits insipides sont alignés et les tables ne sont pas juponnées de dentelles. Les confitures proviennent du supermarché et bien sûr, Rose n’est pas seule, quelques...




