E-Book, Französisch, 244 Seiten
Giraudoux Suzanne et le Pacifique
1. Auflage 2020
ISBN: 978-2-322-22079-3
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
E-Book, Französisch, 244 Seiten
ISBN: 978-2-322-22079-3
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
Suzanne et le Pacifique est un roman de Jean Giraudoux publié en 1921. On le qualifie souvent de Robinson Crusoé au féminin. Suzanne, née à Bellac comme son créateur, dans le Limousin, a dix-huit ans et gagne un voyage autour du monde. Mais le bateau sur lequel elle embarque fait naufrage et elle se retrouve seule survivante sur une île déserte du Pacifique. Elle apprend à y vivre parmi les oiseaux et une flore généreuse avant d'en gagner une autre à la nage, peuplée d'animaux et encore une autre, où se tiennent les dieux. L'épreuve à laquelle est confrontée la jeune fille devient, sous la plume poétique de Giraudoux, un émerveillement qui est celui de l'auteur même, qui considérait que la vie humaine est étroitement liée à celle de la nature et que sa présence est une condition du bonheur.
Jean Giraudoux s'oriente vers des études germaniques après son entrée à l'Ecole Normale Supérieure, il entame en 1910 une carrière diplomatique qui le conduit après la première guerre, à diriger le service des oeuvres françaises à l'étranger puis le service de presse du Quai d'Orsay, tout en commençant à publier des romans. Mais il est surtout connu pour son théâtre, issu de sa rencontre en 1928 avec le comédien et metteur en scène Louis Jouvet, qui créé toutes ses pièces, réécrivant notamment comme d'autres dramaturges contemporains (Cocteau ou Anouilh par exemple) les mythes antiques. Nommé en 1939 commissaire à l'information et s'il suit le gouvernement à Bordeaux après la défaite puis s'installe ensuite dans sa famille près de Vichy, entretenant des relations avec certains ministres, il désavoue les choix de Pétain. Sa position reste cependant encore floue, comme sa mort, pancréatite, intoxication alimentaire ; ou bien celui dans les e les choix de Pétain. Sa position reste cependant encore floue, comme sa mort, pancréatite, intoxication alimentaire ; ou bien celui dans les pages duquel on a pu lire des propos antisémites et racistes était-il ce résistant secret empoisonné par la Gestapo ?
Autoren/Hrsg.
Weitere Infos & Material
Chapitre deuxième
Chapitre deuxième Une fois dépassée La Chapelle-Saint-Ursin, terminus de son plus grand voyage, tout ce que voyait mademoiselle était nouveau. Elle avait dans le wagon, comme dans une voiture de paysan, le sentiment des moindres montées, des moindres descentes. Aux peupliers de Vierzon, aux porteurs des Aubrais, elle trouvait ces puissantes particularités que les autres explorateurs ne perçoivent plus que sur des baobabs au moins et des métis birmans. Elle se pencha au viaduc d’Orléans à voir son reflet dans l’eau. Les femmes d’Étampes détestaient les corsets, leur gorge était belle. Les hommes de Juvisy saluaient chaque fois qu’ils parlaient et se coiffaient trop juste. Elle voulait descendre à chaque gare comme dans une escale. Pleine d’attention d’ailleurs pour les voyageurs qui s’installaient ou qui partaient, poussant leur valise, les protégeant du soleil, leur offrant du lait coupé d’eau, comme si tous ces êtres, jeunes ou vieux, non seulement étaient nouveaux pour elle, mais venaient de naître. Elle voulut rester un mois à Paris, car ce qui était sur elle vacillant ou fragile, deux ou trois dents, une broche qui fermait mal, elle le fit attacher solidement par des spécialistes en prévision des tempêtes. Elle se procura des lunettes quadrillées en prévision des typhons. Tous les matins nous quittions ensemble notre hôtel du boulevard Raspail où nous ne rentrions que le soir (et nous ne coûtions ainsi au concierge, à deux, que juste deux saints par jour). Par le grand pont où le péage est perçu, politesse suprême de Paris, par un aveugle, nous traversions la Seine en jetant à droite un coup d’œil à Notre-Dame, à la royauté, à gauche au Trocadéro, à la République ; nous longions vers la Concorde la balustrade des Tuileries tendue contre le jardin comme le mètre-type de toutes les promenades, avec ses balustres comme des centimètres, et, notre pas ainsi étalonné, elle me quittait, fuyant pour la journée, vers une rue, vers une seule rue, la rue Pape-Carpentier, où elle avait trouvé par hasard un dentiste et depuis, avec parti pris, tous ses autres fournisseurs. Chaque soir elle en revenait avec un membre réparé et une emplette, un chapeau de duvetine-rouge quand sa canine fut limée, un éventail de friseline verte quand l’ongle de son orteil eut été redressé, si bien qu’elle se vit dans la glace toute neuve et veloutée et éclatante le jour où les artistes de la rue Pape-Carpentier l’eurent libérée de ses imperfections cachées. Au dîner j’avais ses remarques, qui restaient à peu près celles de Bellac, car elle avait gardé dans Paris l’ouïe d’une provinciale : on avait sonné le glas à Saint-Germain ; le tonnerre était tombé rue Danton ; les girouettes de la mairie du VIIe était coincées, il fallait aller jusqu’au Panthéon pour savoir le vent. Parfois des quartiers-maîtres en congé l’abordaient pour lui vendre des bibelots. Elle acheta une poupée japonaise pour la rapporter au Japon, pour l’y relâcher sans doute, comme elle eût fait d’un oiseau, et du dentiste elle tenait mille renseignements décisifs pour notre voyage : les Siamoises ont les dents rouges, les Annamites qui ont les dents laquées noir ne sont pas des Annamites, mais des Tonkinois. Prétextes à me parler de son deuxième fiancé, qui le matin de son départ pour l’Indo-Chine lui avait dit, – dernières paroles, adieu suprême, il l’adorait, le pauvre homme : – Tu étais bête et méchante, voilà que tu enlaidis ! Moi qui ne connaissais pas Paris, je regardais sans ardeur et dignement, ainsi qu’il sied pour un point de départ, cette ville qui à tous les êtres est le point d’arrivée, et où les gens de l’univers lâchant enfin leurs valises, comme les sauteurs dans les cirques, se sentent pour la première fois libres et bondissants. La pudeur qui écarte les jeunes gens des grands hommes m’écartait, moi, des monuments célèbres. Cet arc de Triomphe que les Américains mettent sur leurs âmes comme un binocle à voir la France, je m’en détournais, j’aimais ma myopie. Cet arc du Carrousel, abandonné debout comme un palanquin dans le désert, je laissais les Suédois et Danois chercher autour de lui les ossements de l’animal qui l’avait apporté puis qui était mort là. Cette irritation, cette déception que l’on éprouve dans une forêt pétrifiée, je l’avais aussi devant toutes ces pierres qui personnifiaient des gloires ici rigides, mais dont l’ombre à Bellac ondoyait encore et palpitait, la colonne Vendôme, celle de la Bastille, la Chapelle expiatoire. Dans ce Louvre, dans ces tableaux où les jeunes filles des pensions viennent contempler leur image suprême en Cléopâtre ou en Judith, comme ils sont recouverts de vitre, c’est surtout mon image en costume de voyage que j’y contemplais, et les esthètes Scandinaves ne comprenaient pas pourquoi j’ajustais ma blouse, je resserrais ma ceinture devant une Antiope nue. Ces canaux vénitiens, ces regards lombards qui viennent vers vous toujours de face, et se déversent en votre cœur sans arrêt, gouttières d’une contrée bien chargée de nuages ; ces bourreaux qui s’arrangent pour couper un rayon de soleil juste avant la tête du saint, je les regardais, mais sans insister, comme les cartes postales d’un pays qu’un jour je verrais moi-même. On bien, tous ces tableaux pendus l’un à côté de l’autre m’excitaient au bonheur, en général, comme les affiches des gares excitent au voyage. Ou bien ils ornaient pour moi cette semaine de départ. Soudain, à la seule idée de Rubens, j’étais gaie, comme le passager qui voit, le bateau du Havre doublant le môle, une grosse Normande courir sur le quai. Devant Rembrandt, je me sentais soudain reconnaissante, à la pensée d’une grande âme dévouée aux hommes, comme celui, au lever de l’ancre pour les Indes, qui voit un petit fonctionnaire barbu sauver de la mer un enfant. Ou aussi j’étais heureuse comme si c’était Delacroix qui avait pris mon billet, Manet qui avait fait enregistrer mes malles ; et l’idée de Watteau ou de Chardin se posait sur ma valise ou sur mon nécessaire… Mais c’était tout… Mais ce cœur, que l’avenue des Champs-Élysées tenue aux quatre coins comme une couverture, du moins les Tchèques le certifient, lance au ciel, il était en moi tranquille. Sur les créneaux de Cluny, sur les visages des Rodins, roue sans dentelure, il ne mordait pas. Je revenais doucement boulevard Raspail en remontant la Seine, et quant à cette foule des gares, ces Égyptiens, ces Australiens, ces Japonais qui arrivaient si péniblement à ce palier d’où nous partions, loin de vouloir les connaître, il me semblait que j’allais dans je ne sais quel double merveilleux de leurs fades pays, inconnus surtout à eux-mêmes. L’après-midi, j’allais à Chatou, à Joinville. Je prenais des tramways qui ne quittaient la Seine, grésillants plus que des hydroplanes, que pour gagner la Marne ou l’Oise, et qui me ramenaient chaque soir à l’Alma, à la Concorde, au cœur de Paris et au niveau de l’eau. Jusqu’à la porte de Clichy, d’Ivry, de Vincennes, je restais dans mon coin méfiante. Mais, dès que la muraille de Paris n’était plus derrière moi qu’un pauvre pneu éclaté en vingt places, qu’il eût fallu souffler encore longtemps pour rendre rond et dur ; une fois criés par la receveuse ces noms de grands hommes qui arrêtent, à l’exclusion de tous les autres noms, et brusquement, les tramways dans les banlieues : Lakanal, Carnot, Zola ; une fois doublée la grille du cimetière des chiens, à travers laquelle on voit de vieilles dames à fourrure en poil végétal, à boas en plume de palmier, à chaussures en cuir de bananes, terribles pour les végétaux, sarcler des tombes effroyablement inégales, perroquets, éléphants et levrettes y alternant ; une fois franchis tous ces espaces incroyablement ouverts où se commettent cependant tous les crimes ; où l’on sent se mêler, gare de marchandises pour le vide et l’impalpable, les ondes de la télégraphie sans fil, où les méridiens font leurs aiguillages, et, entassés en paquets invisibles, tous ces frets sans corps qui cherchent Paris ; dépassée par les autos dont un gros parvenu à bagues d’or tient le volant, comme les cocottes quand elles boivent, en relevant les deux petits doigts ; les grands panneaux-réclame éclatants ou dépérissants, dans les champs en bordure, selon que leur marque s’enrichit ou fait faillite ; un ruisseau, dans un bas-fond, sur un seul remous apportant vers la guinguette une touffe de ronces, plus fier que le Mississippi ; à la limite de la zone que n’atteignent plus les petits bleus, de tristes villes où l’on fait le savon, toutes parfumées, sans arbres, sans buissons, et où les seuls oiseaux sont des serins échappés ; une fois dépassée la file des petites villas si neuves qu’en criant tout haut le prénom inscrit dans leur plaque de marbre, Mado, Nadine ou Colette, on appelle à la fenêtre la femme qui l’habite, ou qu’on voit, devant le chalet des Hortensias, dans un pot de grès ou d’onyx au centre du jardin, aimé comme un jet d’eau, un pied d’hortensia, le parrain ; alors, quand la route tourne droit vers l’est, et que les ormeaux, les panneaux de la Bénédictine, inclinés par le vent du nord, s’inclinent soudain tous vers vous ; quand elle remonte au nord, et que dans les terreaux, éclairés de face par le soleil, tous les tessons, toutes les boîtes de sardines flamboient ; quand une bande de fillettes (les mêmes qui goûtent leurs larmes depuis qu’on leur a dit qu’elles sont salées) se précipitent derrière le train depuis qu’on leur a dit que les rails deviennent...