E-Book, Französisch, 164 Seiten
Chaudouët / Hérault / Bouyrou Les fleurs
1. Auflage 2021
ISBN: 978-2-322-24994-7
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
Lauréate du Prix Pampelune 2021
E-Book, Französisch, 164 Seiten
ISBN: 978-2-322-24994-7
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
Recueil des nouvelles lauréates du concours "Prix Pampelune 2021". Le premier prix est attribué à Laurence Chaudouët pour sa nouvelle intitulée "Les fleurs". Ce recueil vous présente les nouvelles ayant charmé le jury : "Les fleurs" de Laurence Chaudouët "Charlotte fourrée" de France Bouyrou "La moindre des choses" de Michel Naudin "Le violoniste" de Bertrand Ruault "Trompe-l'oeil' de Pierre Buffiere de Lair "Chloé : 38" de Marlène Lafont "Vive le roi !" de Marc Gérard "Le virus de Fortescue" de Luc Leens "La révolution" de Ludovic Joanno "Si le potager m'était conté" de Clotilde Hérault "Parle, Frappe, Tombe, Recommence" de Xavier Boulingue "Enzo" de Marine Debut "Les âmes qui dansent" de Stéphanie Tréguier "Coup de génie" de Julien Raone "Ma violoniste" de Cassandra Masseglia "Lilas" d'Emmanuelle Refait "La fée des greniers" de Philippe Aubert de Molay "D'une aube crépusculaire" de Philippe Maîtreau "L'escarmouche" de Karl Baltazart "It's a kind of magic" de Chouteau Guillaume "Il n'y aura pas de saint Zénobin" de Marie Derley
Laurence Chaudouët est la lauréate du Prix Pampelune 2021 pour sa nouvelle "Les fleurs". Une autre de ses nouvelles intitulée : "La moto de Paulette Hérisson" avait déjà été sélectionnée pour le recueil du Prix Pampelune 2020.
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La nouvelle lauréate du Prix Pampelune 2021
Les fleurs
Laurence Chaudouët Ce printemps-là fut exceptionnellement chaud — les arbres, à peine chargés de fleurs, ployaient d’une sorte de langueur, sur le bord des routes désertées, et les passants, baissant la tête, recevaient sur leur front un pétale furtif, une caresse qui leur donnait le frisson. On ne savait pas. Peut-être les arbres même étaient-ils contaminés ? Ce qui errait dans l’air, en suspension, ces minuscules gouttelettes tueuses, cette vie protéiforme qui parasitait chacun des atomes du vivant, ce combat permanent de l’invisible, ne connaissait pas de limites — on l’appelait le « virus fantôme », car personne ne pouvait l’expliquer, le définir, le cerner par quelque moyen que ce fût, ni en laboratoire, ni en théorie, ni même par des formules mathématiques. Il échappait à toute forme de classification. Au début, on l’avait appelé le virus inconnu. On ne savait pas d’où il venait, on ignorait qui avait, le premier, subi les effets de ce mal insidieux, le Fantôme. Simplement, on s’était aperçu, dans un effet de parallélisme totalement déconcertant, que, d’un pays à l’autre, ce mal mystérieux avait gagné les villes, les provinces, les campagnes, et s’était en quelques semaines étendu partout à travers le monde. Elle le savait — elle n’avait pas la moindre chance de lui échapper. Son travail exigeait qu’elle sorte du « bunker » qu’elle avait aménagé dans ce qui était autrefois son appartement — désinfecté chaque jour, avec la bombe que le gouvernement avait distribuée à chaque foyer, entre autres désinfectants, masque de protection, bonnet pour les cheveux, sur-cape couvrant tout le corps. Elle devait, tous les jours, aller soigner les personnes malades, ou du moins, car on ne pouvait pas faire grand-chose pour eux, les soulager par tous les moyens possibles. On avait, depuis longtemps, renoncé à accueillir tous les contaminés dans les hôpitaux — l’absence totale de réponse médicale à l’attaquant microscopique déconcertait les personnels soignants. Ils ne pouvaient, attentifs aux signes ultimes que déclarait l’envahisseur dans le corps malade, que pallier la fièvre, les vertiges, les nausées, les sueurs intenses que donnait le virus. Dans la ville, elle-même fantôme, on voyait osciller, au bout des rues vides, les silhouettes encapuchonnées, comme des fleurs inversées dont le calice fragile, la tête chapeautée de noir, oscillait un peu, et, d’un mouvement pendulaire, elles tournaient lentement, de droite et de gauche, leur tête masquée. Il était difficile de respirer sous le masque — le souffle paraissait court, une buée lourde empoissait la bouche, le nez vous picotait bientôt. Mais c’était la seule solution pour filtrer le virus. Quand on croisait un marcheur, on saluait de la main droite, lentement, comme en apesanteur, marchant sur une planète lointaine, sans atmosphère, dans une combinaison de cosmonaute. La lenteur des gestes était devenue la norme. Pourquoi ? On ne savait pas. Peut-être parce que la menace était telle qu’il fallait retenir tout mouvement, toute respiration, se tenir dans le plus ténu, le plus lent possible, ne pas dépasser cette invisible limite que mettait, partout autour de soi, la peur tangible. La vie devenait lente, mesurée. Il semblait que partout, il n’y eut que des villes — quelques arbres, des touffes d’herbes entre les grilles de fer. Les campagnes, trop dangereuses, étaient interdites. Les ruraux, désormais, devaient rigoureusement rester confinés. Les bois, les forêts, les montagnes devenaient les lieux mêmes du danger. La Nature, réveillée, montrait son visage vengeur. Plus il y avait d’arbres, de champs, de fleurs sauvages, plus il y avait de danger. Le virus, dans son élément même, devenait encore plus virulent. Pour l’éradiquer, on avait commencé, dans les hautes sphères, à planifier une future destruction systématique de tout milieu naturel restant : il s’agissait de rendre le virus plus faible, de le ramener dans l’air pollué des villes, où il s’étiolait. Le plan, déjà constitué, comprenait trois étapes : la destruction des forêts, la couverture des sols, la reproduction de la flore et des cultures nécessaires en serres géantes. Pour cela, bien entendu, il fallait des fonds — et le gouvernement, convaincu de son affaire, avait secrètement décidé de puiser dans les ressources autrefois réservées à l’éducation et à l’armée. Le monde qu’ils prévoyaient serait une réponse imparable au virus — étouffé par le manque de chlorophylle, il dépérirait peu à peu (pensaient-ils), et finirait par disparaître. Le projet restait secret, car l’indignation écologiste, bien évidemment, serait telle qu’on ne pourrait l’exposer sur la place publique. Déjà le débat se faisait jour : fallait-il laisser toute latitude au virus, et en même temps, à la nature triomphante, ou bien réduire la part du vivant, et conséquemment, celle de l’organisme tueur ? Le gouvernement avait depuis longtemps décidé, au nom du bien commun. La situation lui laissait tout pouvoir, car les scientifiques, dépassés depuis longtemps, semblaient incapables de trouver un vaccin, ou même un traitement efficace pour contrer la progression du mal. D’où les choses semblaient aller bien en train. Et puis, ces foutus écologistes ne finiraient-ils pas par mourir ? Elle remontait la petite rue des Fleurs mauves jusqu’à l’immeuble où la vieille dame habitait — un vieil immeuble, seul au bout de la rue, avec tous ses balcons morts et les pots de giroflées fanées qui retombaient sur le rebord des fenêtres, comme d’étranges mandragores multipliant leurs racines. Elle monta les trois étages, sonna. La vieille dame apparut — elle lui tendit la main. Apparemment, le virus ne se communiquait pas par contacts : un semblant de vie sociale, malgré la cape et le masque, pouvait continuer à exister. — Comment allez-vous, Maryse ? dit-elle en essayant de sourire. Mais la vieille dame semblait très mal en point — sa peau très blanche, ses lèvres violacées, toute sa chair molle et pendante disaient que le mal, dans la poitrine, croissait et l’envahissait. Elles traversèrent l’appartement, étrange apparat de tentures couvertes de plastique, de bibelots désuets, derrière les étagères vitrées, où l’éparpillement côtoyait un ordre effrayant : flacons de désinfectant alignés, tas de masques rangés, chaussures alignées pour on ne savait quelle impossible promenade. Dans la chambre, la vieille dame s’allongea sur le lit. — Prête pour la piqûre ? Elle fit signe que oui. Dégrafant son corsage, elle montra sa poitrine que la maladie écartelait. À l’intérieur vivait la fleur sauvage. Déployant ses pétales vénéneux avec l’onctuosité de la sève, de la sève et du sang. Au scanner, on voyait les deux excroissances parallèles, comme une tache de Rorschach, s’épanouir dans une beauté terrifiante, une splendeur d’orchidée violette. Le mal triomphait — et face à lui, il n’y avait nulle réponse. Elle lui fit la piqûre — la vieille dame eut un frisson. — Vous avez très mal ? demanda-t-elle. — Non. Ce n’est pas vraiment douloureux. C’est comme un poids. Parfois, c’est comme une caresse. C’est très étrange. Mais j’ai cette fièvre qui ne me quitte pas. — Prenez un paracétamol, dit-elle. Il n’y a que cela qui soulage. Vous avez réussi à joindre le docteur ? — Non. Le docteur est aux abonnés absents. L’hôpital non plus ne répond plus. Elle soupira. — Et vous ? Vous n’avez toujours pas de symptômes ? — Je ne sais pas. Je tousse, parfois. — Faites attention ! C’est que j’ai besoin de vous ! Quand elle quitta la vieille dame, ses yeux la piquaient un peu — des larmes ? De la fatigue ? Elle ne savait pas. Quand elle rentra, elle mit, sur le vieil électrophone — seul témoin d’un monde encore amical — un disque de Duke Ellington. Puis, elle s’allongea et fixa, sur le plafond atone, le plafonnier languide qui pendait encore, vestige lui aussi...




