E-Book, Französisch, 156 Seiten
Brasillach Présence de Virgile
1. Auflage 2021
ISBN: 978-2-322-24751-6
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
E-Book, Französisch, 156 Seiten
ISBN: 978-2-322-24751-6
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
Robert Brasillach nous plonge dans l'univers de Virgile et nous fait découvrir chaque étape de sa vie dans un style agréable et plein de vie.
Robert Brasillach, Normalien né 1909 à Perpignan et mort en 1945, était un journaliste et écrivain français qui s'est perdu dans les affres de la seconde guerre mondiale.
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DEUXIEME PARTIE :
LITTÉRATURE
La fin du domaine
Il avait donc retrouvé les paysages les plus chers, ceux qu’il n’avait jamais choisis, mais qui avaient la ligne même de ses désirs et de sa mémoire. Tout cet univers si parfaitement reconnaissable, ressuscitait pour lui, où il allait les yeux fermés vers le tombeau du poète au carrefour des trois chemins, vers l’allée où fuyait la bergère et le large hêtre sous lequel, leur chapeau de paille sur les yeux, les bergers dorment à plat dos à l’heure de midi. C’était ce monde où les fumées lointaines montent naturellement des toits de métairies, où Alexis offre à la bergère la flûte aux sept tuyaux, où Silène, lié de fleurs, dort prisonnier dans les grottes, où l’arbre presque mort marque la limite des biens de Ménalque, où l’étoile du soir arrête les chants quand elle paraît au-dessus des buissons de genévrier. C’était ce monde si clos, si parfait, avec ses ridicules et ses énigmes, ce monde impénétrable comme l’univers d’un poète ou les histoires de famille, et devant lequel les étrangers restent muets, n’en comprenant ni l’humour, ni le charme. Il rapprit les travaux de la terre, aida à incendier les herbes sèches, à traire les bêtes. Mais il n’était plus le petit paysan ignorant qui accompagne son père au marché de la ville et demande les raccourcis à travers champs. Il ramenait avec lui les ciels plus purs de Naples, la dure lumière qui avait bronzé son teint, les légendes des lacs funestes, et puis, surtout, les amis qu’il avait trouvés dans les livres, les personnages bien-disants, les héros de pastorale et le goût des belles idées. Aussi le monde de souvenirs d’enfance dans lequel il pénétrait avec une aisance si parfaite et si immédiate, prenait-il de plus en plus la densité et la consistance d’un monde poétique. Il n’avait même pas à oublier qu’en d’autres temps il avait dit adieu aux muses, puisque les ports du bonheur et le pays natal ne lui avaient tous deux appris que la poésie, et que cette poésie faisait tout naturellement un avec son expérience même et sa vie. Devant lui était cette colline dont la pente s’abaisse doucement, et ce fleuve étalé, et le hêtre rompu. Les anciennes voix, jamais oubliées, reprenaient force. Virgile se mit à écrire. Après de très sérieuses inquiétudes, le pays était calme. Les meurtriers de César battus en Grèce, un ordre factice s’était établi sous la direction d’Octave, d’Antoine et de Lépide. Antoine est en Orient, dit-on à Virgile. L’histoire de Cléopâtre recommence. Pour la seconde fois, cette femme étrange a retenu près d’elle un conquérant romain. Pour la seconde fois, une vie inimitable s’est préparée pour des amants criminels, et les missions fondatrices sont oubliées. Mais Virgile a retrouvé les prés mouillés et les abeilles. Il lit Théocrite à l’heure où le lézard s’endort dans les murs de pierres sèches. Il oublie le monde extérieur, la politique, l’avenir menaçant, la flotte des pirates qui affament l’Italie. Il a fait la connaissance du gouverneur de la province. Pollion n’a que cinq ou six ans de plus que Virgile. Il a connu Catulle, a vécu sa vie facile et tragiquement gâchée. Il écrit des vers, il a vu le monde. C’est un homme d’action, un arriviste. Il a conseillé César lorsque César a passé le Rubicon, s’est battu à Pharsale, en Afrique, en Espagne. Il a gouverné l’Espagne et la Sicile. De là, au plus fort de ses préoccupations, il écrivait des lettres où il parlait de théâtre et de livres à Cicéron et à Gallus. Il envoyait à celui-ci des comédies. Lors de la mort de César, il revint en Italie pour négocier les accords entre Octave, Antoine et Lépide. Il avait retrouvé son ami Gallus et lorsqu’il fut nommé gouverneur de la province, Gallus lui présenta Virgile. Ce grand seigneur était sans doute intelligent, mais fort grand seigneur. Il ne se privait point de donner des conseils. Toutefois, il avait un charme de race indéniable, savait montrer une munificence détachée, recevait fort bien et s’intéressait avec esprit aux arts — qu’il protégeait. Il eut tôt fait de comprendre que ce gauche jeune homme mal vêtu, naïf, parfois violent, avait peut-être du génie. Virgile lui montra ses premiers essais. Une familiarité littéraire commença de s’établir entre le grand seigneur et le poète. Une commune admiration pour la poésie grecque, pour Catulle surtout, les rapprochait. Ce que ce jeune homme passionné avait apporté au monde, l’accent violent d’une sombre destinée, la fureur amoureuse, le goût de la confession, et toutes les riches parures de rythmes nouveaux, de mots dorés, de noms étranges, allait-il disparaître ? On reparlait de cette époque déchirée et rayonnante de tous ces poètes au cœur brisé : voici Catulle, voici Calvus avec sa triste vierge qui se rassasie d’amères herbes, Pasiphaé ! Mais Virgile n’oubliait pas Lucrèce. Pourtant ce n’était pas à lui, mais à Théocrite encore, qu’une parenté délicate le liait pour l’instant. La grasse campagne de Mantoue, Andes, au bord de ses eaux doucement remuées, l’ombre fraîche sous les larges feuilles, tout cela était loin de la sèche Sicile, du paysage maigre et lumineux, d’une dure ligne dont la précision mate, est la suprême beauté. Mais des ressemblances invisibles unissaient pour un proche avenir le tremblement des brouillards du Mincio et la mélancolie d’un soir où résonnent des sonnailles à la campagne pierreuse où quelque lourd soleil s’étale. Lorsqu’à Pollion il parlait un langage d’homme de lettres, il devait sans doute traduire ces secrètes et bouleversantes découvertes en disant : — L’Italie n’a pas de poète bucolique. Il continuait à aimer le plaisir. Un jour qu’il dînait chez Pollion, il jeta des regards significatifs sur un jeune homme d’une grande beauté, Alexandre, qui servait à boire à son hôte. Pollion ne perdit pas l’occasion de montrer qu’il était un très grand seigneur et lui donna son échanson. C’était un garçon très fier de sa beauté, dédaigneux et charmant. Virgile s’en occupa, lui apprit la musique et la beauté des livres. Un jour, Virgile apporta à Pollion une suite de vers qu’il déclara modestement imités de Théocrite. On y découvrait en effet assez aisément que l’auteur avait lu les plaintes de Polyphème et deux ou trois autres idylles. Mais cette savante imitation se mêlait au charme des souvenirs personnels, à un goût de jeunesse et de sincérité un peu théâtrale. Le visage sensuel d’Alexandre écartait les beaux vers chargés d’ornements, et l’on devinait Virgile amusé, à demi sérieux et à demi ironique dans le berger désespéré qui chantait une plainte rythmée devant la mer. C’était une œuvre artificielle et déjà singulièrement achevée. On y trouvait l’ordonnance oratoire, le développement d’une douleur qui se soumet aux lois de la beauté, le paysage incertain, la naïveté voulue, et les concetti délicats qui plaisaient encore à Virgile et lui plairaient peut-être toujours. Un lourd bouquet de fleurs choisies pour leurs syllabes et leur nom allait faire décidément pencher la balance vers la préciosité, lorsque le paysage vrai s’inscrivait soudain dans le cadre mince d’un vers. Mais surtout le plaisir un peu pervers qu’il y a à peindre la passion et à faire de beaux tableaux avec une belle douleur, animait ce léger poème, bigarre et décousu, et lui donnait une unité précieuse. Des personnages drapés, haussés sur les patins des acteurs grecs, masqués par une main divine, se devinaient derrière les rideaux d’arbres, et faisaient signe à la pastorale. Peut-être la pastorale un jour délierait-elle tout ce qui la séparait de la tragédie. Pollion ne manqua pas de sentir tout ce qu’il y avait là d’original, derrière les défroques de Théocrite. Sans doute fut-il sensible à ce...




