E-Book, Französisch, Band 3, 178 Seiten
Reihe: Prix Pampelune
Borie / Aufauvre / Pilot In memoriam
1. Auflage 2022
ISBN: 978-2-322-46433-3
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
Lauréate du Prix Pampelune 2022
E-Book, Französisch, Band 3, 178 Seiten
Reihe: Prix Pampelune
ISBN: 978-2-322-46433-3
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
Recueil des nouvelles lauréates du concours "Prix Pampelune 2022". Le premier prix est attribué à Christine Borie pour sa nouvelle intitulée "In memoriam". Le second prix revient à Anne-Laure Pilot pour sa nouvelle "Le ponton". Ce recueil vous présente les nouvelles ayant charmé le jury : "La fille qui sentait la vanille", Aurélia Lesbros "L'arbre à papillons", Daniel Augendre "B.B. blues", Julie Palomino-Guibert "La tragique destin de petit comte Arbour", Albert Dardenne "Avis de décès", Alain Parodi "Legilimens virus", Philippe Veyrunes "Malentendus", Brice Gautier "L'origine du monde", Violette Aufauvre "Un dernier bord", Laurent Gagnepain " « L'orgueil de la maison », disait Baudelaire", Éléonore Sibourg "Le ressac des mères", Christian Xavier "Les amours de sir Smallman", Bertrand Ruault "Croquembouche ; le goûteur de couleur !", Alain Toulmond "Journal d'un E.T.", Ridwan Ramadan "Elle, sans nuit", Sylvie Breton "Liturgie à prix cassés", Chantal Rey "Le prix à payer", Caroline Lhopiteau "L'enfer ou le paradis", Gilbert Orsi "Psychopathologie des anges et archanges", Phil Aubert de Molay
Christine Borie est la lauréate du Premier prix du concours de nouvelles Prix Pampelune 2022 pour sa nouvelle "In memoriam".
Autoren/Hrsg.
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La nouvelle lauréate du Premier Prix
In memoriam
Christine Borie
Je ne reconnais pas cette femme allongée dans le lit. Ils disent que c’est moi. Je serais donc ce corps inerte, ce sac d’os que l’on alimente à l’aide d’une perfusion ? Serais-je donc ce squelette que l’on vient changer deux fois par jour, que l’on appelle mamie, que l’on tourne dans le lit, dont on frictionne le dos et les jambes ? Des jambes ? Je ne les vois même pas et ne veux pas les voir. Non, cela ne peut être moi. Je me souviens de moi ; je n’étais pas ainsi. Je me souviens. Quel paradoxe quand tout, autour de moi, me signifie que je ne pense plus, que j’ai tout oublié, que je suis inconsciente, que je ne souffre plus. Cela fait quelque temps qu’on ne me lève plus. Mon état ne justifie plus l’accomplissement exténuant de cette tâche qui n’était que torture. Ce faisant, tous ces satellites, dont le seul centre d’intérêt est le lit dans lequel je gis, ont atténué mon calvaire. Ils tournent autour de moi, me parlent, souvent trop fort, me posent des questions dont je ne possède pas les réponses. Tout ce qu’ils veulent savoir, c’est si mon corps a accompli sa besogne : se remplir, éliminer, et tout recommencer. Mon corps, une enveloppe, l’étui dans lequel je suis enfermée. Combien de temps encore ? Alors c’est ça… On vit, on meurt et rien ne resterait ? Aucun vestige du bonheur, aucun stigmate de la douleur. Il faut bien qu’il subsiste une trace, pour que la vie n’ait pas été stérile. Bizarre tout de même ce passage sur terre. On vit, on aime, on souffre, et puis plus rien : le néant ? Je sais ce qu’est le néant quand je suis là, gisante dans ce lit. Mais, dans la geôle de mon corps, subsiste malgré tout un ersatz de cervelle. Dans un recoin bien caché, inconnu et surtout ignoré de tous, vit mon âme. Elle se terre dans une grotte secrète recelant mes pensées, au moins celles qui me restent, celles que j’ai gravées avec ce que j’appelais les poinçons du bonheur. Lorsque je ne peux plus supporter ce néant saturé d’inconnus, de questions sans réponses, de bruits qui me tourmentent, je me réfugie dans ma grotte. De plus en plus souvent. Du moins, je me réfugiais… Jusqu’à ce jour — mais quel jour d’ailleurs ? —, où je l’ai perdue. Était-ce hier ou aujourd’hui ? Je l’appelle ma grotte, mais elle ressemble plutôt à une bibliothèque infinie, tapissée de rayonnages sur lesquels trônent des livres, des albums photos, des cahiers noircis de l’encre de mes plumes. Aucun son extérieur ne filtre, à part à l’heure du change. Le bruit et la douleur… C’est dans ce lieu sacré, mais désormais inaccessible qu’est engrangée ma vie, comme une belle récolte dont je me servais les jours de disette. Ma vie, compartimentée, classée par thèmes, que je visitais à l’envi. Avant ce matin ou hier, je ne sais plus. Chaque étagère supporte plusieurs rayonnages. Sur celui des odeurs et des goûts, j’avais placé des pots et il me suffisait d’en soulever les couvercles pour être emportée dans un tourbillon voluptueux d’émanations lénifiantes. J’ai gardé l’arôme capiteux de l’encaustique dont j’enduisais autrefois mes meubles, celle du savon que Maman achetait, et celle de son parfum, du chèvrefeuille… Curieusement, la seule odeur qu’il me restait de Papa était celle du pain perdu ; j’ouvrais le pot et Papa apparaissait, cuisinant les restes de pain rassis. Je le regardais battre les œufs, tremper les tranches de pain dans son mélange, les faire cuire avec un peu d’huile. Quand il avait ajouté le sucre, il criait à la cantonade : « Venez vite, il faut manger tant que c’est chaud ». Maintenant, je sais que c’était à la fin du mois, quand il n’y avait plus d’argent pour la nourriture. C’était bien avant les cartes et les chéquiers. Papa, Maman. Que sont-ils devenus ? Peut-être avais-je rangé tout ce qui les concernait sur les étagères supérieures, auquel cas je ne pourrai plus y accéder, même si je retrouvais ma grotte. Mais leur saveur est là, juste au premier étage. De toutes ces odeurs, une seule me vrillait le ventre. Celle de mes bébés. Je revoyais ces petites têtes chancelantes qui se penchaient vers moi, ces frottements de nez, cette impatience, ces fouissements quand ils trouvaient mon sein. Je ressentais leur bouche aspirant mon menton, mon nez, mes joues. Je retrouvais leur peau contre la mienne et moi aspirant leur odeur à nulle autre pareille. Pourtant qui pourrait croire, devant mon reflet reposant dans ce lit, créature grabataire, étrangère à tout ce qui l’entoure, marquée de flétrissures, décharnée, desséchée, de plus en plus aveugle et dont la bouche ne sait plus qu’émettre des gémissements, qu’elle ait un jour été jeune, qu’elle ait aimé, enfanté, allaité ? Mais moi je sais, je me souviens… Non, je me souvenais. C’est rangé dans ma grotte… Je leur chantais L’eau vive et mes petits s’endormaient. Il y a bien longtemps que je ne les ai vus. J’en ai eu trois, c’est sûr. Je sais même leurs prénoms : Camille, Pierre et Mathilde. Mais où sont-ils maintenant ? Disparus eux aussi ? Je ne m’en souviens plus. Ils sont certainement en haut des rayonnages avec Papa et Maman. Je ne sais plus. Ce que je sais est un non-sens : je connais l’existence de mes souvenirs et je sais où ils sont. Mais c’est tout. Je sais que le fond de la grotte est tapissé d’étagères où s’entassent tous les livres que j’ai eu le bonheur de lire. Il n’en manque pas un. Chacun d’eux m’est précieux. Ils furent tour à tour viatiques, exutoires, échappatoires, initiateurs ou salvateurs. Ils font partie de moi, de ma pensée, de mon âme. Ils tiennent compagnie à mes cahiers. Mes cahiers ! J’ai toujours ressenti une affection particulière pour les cahiers. Tous les cahiers. Certains sont si beaux que je n’ai jamais osé y apposer ma plume de peur d’altérer leur virginité. Je sais que dans ma grotte vivent aussi les couleurs. C’est pour elles que, jeune, j’écrivais et peignais, pour fixer à jamais sur le papier le plus petit bonheur, ces petits riens qui font une vie. Ces petits riens qu’on ne voit pas toujours, à côté desquels on passe sans ralentir, sans rien ressentir de spécial, sans gratitude. Le matin, souvent, j’attendais que le soleil se lève. L’homme n’a pas trouvé de mot pour décrire ce que je voyais, le spectacle des nuages baignés de lumière rose et mauve. On pourra peindre, photographier, écrire, jamais on n’arrivera à telle perfection. Un don de la nature. Un don rien que pour moi ces matins-là. Pour moi et pour tous ceux qui ont appris à regarder. Tout est là, bien rangé. Il y a quelques jours seulement, je pouvais encore voir tous mes tableaux ; ils réchauffaient mon âme. Mais de toutes ces teintes, de toutes ces lumières, une seule est gravée à jamais sur le mur de ma grotte. J’étais mariée, c’est sûr. Il était mon mari, mon ami, mon amant et malgré tout cela, je n’arrive plus à saisir son visage. Il danse souvent devant moi, mais ne s’arrête pas. Je voudrais le toucher, mais il s’échappe à chaque tentative. Seuls ses yeux sont restés en moi. Ils étaient gris comme l’eau de la mer chahutée par les vagues, gris comme une perle de culture, virant parfois au vert. Des yeux d’une incommensurable beauté. Lui non plus n’est plus là. Où sont-ils tous ? Même dans la grotte je ne les ai pas retrouvés. Pourquoi sont-ils si haut ? Pauvre vieille femme, tu as tout fait à l’envers. Quelle idée de les avoir remisés ainsi ? Mais non, finalement, il était normal que je range mes premiers souvenirs sur l’étagère du bas. Au fil des ans, les rayonnages se sont peuplés, remplis de tranches de ma vie, les plus récentes désormais inattingibles. Je me servais d’une vieille échelle de bibliothèque en acajou, mais malgré mes recherches, elle est demeurée elle aussi introuvable. Alors, lorsque je me réfugiais dans ma grotte, j’évitais d’y penser, le seul fait de songer à l’inexorable anéantissement de mes souvenirs me plongeant dans un infernal...




