E-Book, Französisch, 63 Seiten
Aimard Les Pieds Fourchus
1. Auflage 2015
ISBN: 978-963-525-874-1
Verlag: Booklassic
Format: EPUB
Kopierschutz: 0 - No protection
E-Book, Französisch, 63 Seiten
ISBN: 978-963-525-874-1
Verlag: Booklassic
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Un nouveau récit du «grand maître» français du roman de l'Ouest.
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Chapitre 2 QU’EST-CE QUE C’ÉTAIT ?
L’Oncle Jerry se renversa confortablement dans son fauteuil, plaça ses béquilles à ces côtés, quitta son large chapeau de quaker, et se mit à dénouer le ruban blanc qui réunissait par derrière ses longs cheveux argentés, une réminiscence de la vieille passion militaire. Tout-à-coup dans la pièce voisine, s’éleva le tintement d’une vieille horloge, silencieuse depuis plus de douze mois… un, deux, trois… puis un long silence… un, deux, trois… encore une pause… un… et ce fut fini. Ce carillon inattendu était si grinçant, si bruyant et tellement sinistre, que chacun leva la tête, et regarda avec étonnement du coté où pareil bruit venait de surgir. – Sept seulement ! fit l’Oncle Jérémiah en sortant de sa poche un oignon de type antédiluvien : pourquoi le vieil horloge parle-t-il ainsi, après avoir été muet si longtemps ? Je pense qu’il a perdu l’esprit. – Moi aussi, dit la Tante Sarah ; je ne l’avais point entendu bavarder ainsi depuis le jour où nous avons enterré la femme du ministre qui logeait précisément dans cette chambre ; et vous, Lucy, l’avez-vous entendu… ? – Non, Tante Sarah ; et je suis sûre que, depuis lors, il n’avait pas sonné. – Ouais ! continua l’Oncle Jérémiah ; moi je dis que c’est un peu étrange ! mistress Moody ne mourut-elle pas juste au bout de sept jours, femme ? – Certainement ! au moment même où l’horloge tintait. – Et que dites vous de cela, Master Burleigh ? – Je trouve que c’est une singulière coïncidence. – Mais comment se fait-il que l’horloge sonne après un si long silence ; hein ? – Oh ! les enfants y ont fourré la main, j’ose le dire. – Et moi, je jurerais que Jeruthy Jane Pope a planté son doigt dans le pâté ; elle se trouve toujours mêlée à quelque sottise, dit la Tante Sarah. – Oui ; mais comment arrive-t-il qu’il a sonné juste sept heures ? demanda Lucy. – L’explication est facile, répartit le maître d’école ; l’enfant a lancé la machine dont les aiguilles se trouvaient sur cette heure-là. – Pauvre moi ! pauvre moi ! dit l’Oncle Jérémiah, je suis si éveillé en ce moment, que si je me mets au lit je ne pourrai fermer l’œil. – C’est un fait, père, répliqua sa femme que toute la nuit vous avez été agité ; l’orage a bien su nous tenir éveillés. – Mais, que vais-je faire ? Si le voisin Smith, ou le voisin Hanson étaient plus proches, nous ferions une partie d’échecs : Ha-ho ! ajouta-t-il en bâillant, et jetant une de ses béquilles à terre. À ce bruit inusité le chien leva la tête en grognant ; ensuite il agita la queue mais discrètement, car il ne lui fit frapper que trois coups sur le plancher, trois coups solennels, comme s’il eut répété une leçon donnée par l’horloge. – C’est pitié, Iry, continua le Brigadier, que tu ne saches pas jouer ; toi dont le père était de première force. Le maître d’école sourit. – Peut-être pourrais-tu faire une petite partie, si je te rendais un pion ou deux : hein ? – Non, merci. Je ne reçois jamais de tel avantages : si je joue c’est au pair. – Oh ! oh ! répliqua le vieillard ; je t’entends, tu aimes l’égalité, hein ? Et il tira l’échiquier à lui pour y placer les pions, tout en souriant malicieusement. Master Burleigh se plaça vis-à-vis de lui avec un sérieux imperturbable ; la partie commença. Mais après quelques coups, le Brigadier qui, d’abord, avait joué négligemment, se mit tout-à-coup à hésiter ; au contraire, son adversaire, après avoir méticuleusement serré son jeu, était arrivé à s’emparer du milieu de l’échiquier ; dès lors il marcha rapidement, serrant de près le Brigadier, sans lui laisser le temps de respirer. De leur côté, la Tante Sarah et Lucy avaient entamé à voix basse une conversation qui s’animait au fur et à mesure que le jeu captivait les deux partenaires. La tempête redoublait de rugissements. Bientôt le Brigadier commença à donner des signes de malaise, il s’agitait sur sa chaise, se pinçait le menton, respirait bruyamment, écartait les jambes, et ne dissimulait point qu’il était mécontent de lui-même. Au moment de jouer, et pendant que son imperturbable antagoniste l’attendait patiemment, il resta en méditation, l’index posé sur un pion, ne sachant qu’en faire, et craignant de l’avancer après avoir changé deux ou trois fois d’avis, il retira vivement la main, renversa d’un coup de pied son petit banc ; après cela il parut respirer plus à l’aise. – C’est à vous de jouer, sir ; dit paisiblement le maître d’école. – Jouer ! où donc ? Ah ! je vois ; mais, suis-je forcé de jouer ? – Certainement ; vous savez qu’on ne souffle pas à ce jeu-là. Le Brigadier joua, affectant un air mystérieux et satisfait, en homme content de dresser un piège. Cette mimique aurait presque trompé sa femme, belle joueuse avant son mariage, si en regardant son mari, elle n’avait pas surpris comme un nuage errant sur ses traits inquiets ; elle en conclut qu’il avait de graves appréhensions sur l’issue du combat. En effet, la partie se termina en quelques coups : l’Oncle Jerry n’eut que le temps de se débattre tant bien que mal ; son flegmatique adversaire perdit volontairement deux pions, mais avec les trois qui lui restaient, en rafla cinq au Brigadier vaincu. La Tante Sarah, stupéfaite regarda son mari. – Où diable as-tu pris ce coup-là, Iry ? demanda le Brigadier en tourmentant la grosse chaîne de sa lourde montre, et en se détournant pour éviter le regard de sa femme. C’est le plus beau que j’aie vu de ma vie. – C’est mon père qui me l’a appris, sir. – Je le crois ! oui, je le crois ! ou bien que je sois pendu ! Mais puisque tu joues si bien, comment la passion du jeu ne te tient-elle pas ! – Cela m’épouvante de jouer, sir, j’ai peur de moi. D’ailleurs cela me prendrait beaucoup de temps et interromprait mes études. – Très-bien ! Iry : mais je voudrais avoir le secret de ce coup-là : veux-tu me donner revanche ? – Avec plaisir. Une nouvelle partie recommença : pas un mot ne fut échangé, jusqu’au moment où le Brigadier relevant soudainement le tête, demanda : – Femme, où est donc cette peste de Luther ? je ne l’ai pas vu aujourd’hui. La Tante Sarah reconnut à l’intonation que le jeu n’allait pas au gré du Brigadier ; elle répondit doucement : – Il est allé chercher les bestiaux, père. – Les bestiaux dehors ! par ce temps sombre ! et cette tempête effrayante ? C’est là votre jeu, Iry ? – Non, sir, voilà ; répondit le jeune homme en désignant le pion qu’il venait de mouvoir. – Et quand est-il sorti, mère ? – Au point du jour, murmura Lucy appuyée sur la table, faisant signe à l’Oncle Jérémiah, et fixant les yeux sur Burleigh, qui, la tête dans les mains, attendait qu’il plût au vieillard de jouer. – Oui père, il est sorti avant le jour et depuis lors n’est pas rentré, ajouta la Tante Sarah. – Voilà un coup chanceux, mère ! Le Brigadier regarda sa femme avec une expression comique de perplexité, hésitant à jouer, et roulant un pion entre le pouce et l’index. – Je n’ai point lâché la pièce, Iry, vous le voyez, dit-il. Le maître d’école fit un signe d’assentiment. La Tante Sarah opéra une diversion en faveur de son mari : – Quoiqu’il en soit, les vaches sont dehors par la nuit noire, poursuivit-elle. – Dehors ! la nuit ! Est-ce possible, femme ? qui les a détachées ? Où est Paletiah ? Nulle réponse ne fut faite. – Il n’est jamais là quand on le cherche : jouez-vous Iry, voulez-vous ? – Elles ont passés par la cour des vaches, suivies de toutes les génisses, ajouta Lucy ; après avoir défoncé la clôture, elles se sont dispersées dans les bois. – Elles ont eu une frayeur, peut-être. – Le cousin Luther l’a dit, ajouta Lucy. – Par les ours, peut-être ; dit la Tante Sarah. – Quelle bêtise ! mère ; est-ce que les ours bougent en hiver ? Ce seraient plutôt des loups ; voici le moment où l’on voit par ici le grand loup blanc du Canada. – Le cousin Luther a entendu crier les petits porcs et grogner la vieille truie ; en même temps il s’est fait un tumulte dans la laiterie. Aussitôt il a sauté hors de son lit pour voir ce que c’était ; mais, quand il est arrivé, les vaches, les veaux avaient disparu, il n’était resté que les petits porcs, la vieille truie, les bœufs, Black-Prince et la jument grise. – Et qu’a-t-il fait pour savoir la cause de toute cette frayeur, a-t-il découvert des traces. – Impossible de rien...




