E-Book, Französisch, 240 Seiten
ISBN: 978-2-322-14142-5
Verlag: BoD - Books on Demand
Format: EPUB
Kopierschutz: 6 - ePub Watermark
Michel Dupuy est un retraité des travaux publics. Il aime les voyages, l'action mais également la musique et la poésie. Il a déjà écrit et publié plusieurs livres de souvenirs d'enfance, deux romans et un biographie "Sur les traces de Jean Galmot".
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- Doucement ! Doucement ! Laisse aller ! Maintenant enroule du fils, sans t’affoler ! Prends ton temps ! Oui ! Continue comme ça ! C’est bien ! Assis et maintenu par des sangles sur un des deux fauteuils pivotants dont était équipé le bateau, suant sang et eau, Robert écoutait sans vraiment les entendre les conseils de Justin, le maître à bord, qui, depuis le poste de pilotage, tout en manoeuvrant pour placer au mieux son embarcation, le surveillait. Ils croisaient à quelques encablures au large de Rodrigues pour une pêche au gros, et Robert, depuis de nombreuses minutes, était aux prises avec un énorme poisson qui avait mordu à l’hameçon d’une des trois lignes tendues. Dès le lendemain de son arrivée dans l’île, il avait fait connaissance de Justin. Ami intime de la patronne, ce dernier avait ses habitudes « chez Adeline ». Chaque soir, il venait y boire une bière ou l’apéritif. Originaire du sud de la France, il avait tout de suite fraternisé avec le nouveau pensionnaire à qui, en qualité de compatriote, son amie l’avait présenté. - Un homme de votre pays, Justin Foreston, de… Montpellier je crois… c’est bien ça ?... Je ne me trompe pas… C’est bien de là que tu nous est arrivé ? Pêcheur professionnel de son état, Justin organisait, entre autres activités, des sorties de pêche au gros pour les touristes de passage. Ayant largement dépassé la cinquantaine, c’était un homme carré, de corps et d’esprit, au franc-parler jovial. Tout simplement, il avait convié Robert à le suivre en mer. - Tu vas voir mon gars les poissons que l’on prend à Rodrigues ! Je t’invite ! À l’œil ! Tu n’auras qu’à me donner un coup de main. On se tutoie n’est ce pas ? Robert avait accepté avec enthousiasme. Initié jadis par son père à la science halieutique, et bien que ses prises se soient limitées à quelques truites dans les Pyrénées, au hasard de ses déplacements, et à des petites anguilles dans la Garonne, il avait toujours était un grand amateur de pêche à la ligne. Par ailleurs, en accompagnant l’ami de son hôtesse il voyait là, tout d’abord un loisir et le moyen d’oublier ses problèmes, mais également celui de s’intégrer à la vie rodriguaise. Ils en étaient à leur troisième sortie. Lors des deux premières, ils avaient surtout relevé des casiers pour les langoustes, et puis, à la traîne, ils avaient pris quelques grosses carangues ainsi que trois barracudas de belle taille. Ce jour-là, Justin, qui avait peut-être des visions prémonitoires, mais plus sûrement qui se fiait à son instinct, avait prédit : - J’ai l’impression qu’aujourd’hui on a des chances de faire une belle prise. Effectivement, au bout d’une petite heure, un marlin, un marlin monstrueux, un des plus gros sans doute que l’on pouvait attraper au large de Rodrigues, avait été abusé par la petite bonite accrochée à l’hameçon de la ligne tenue par Robert. Maintenant, cramponné à la canne qui se courbait parfois de façon inquiétante, il livrait une véritable bataille avec l’animal, un combat sans merci. Lâchant puis reprenant du fil, en fonction des assauts violents de son adversaire, il essayait de le fatiguer, le but étant évidemment de l’amener contre le flanc du bateau afin de le harponner. Mais le poisson, vendant chèrement sa peau, ne se laissait pas faire. Dans une gerbe d’écume, on le voyait jaillir de l’onde en fouettant de la queue, son rostre pointé vers le ciel, tentant de se défaire du bout de ferraille qui lui déchirait la gueule. Puis il repartait comme un bolide. C’était à ce moment-là, qu’en un instant, il fallait libérer le tambour du moulinet et laisser filer la ligne, mais pas trop, juste le nécessaire pour freiner la course de l’animal et l’affaiblir, pour ensuite à nouveau récupérer du fil. Dix fois, vingt fois déjà le poisson avait renouvelé la même tentative, toujours aussi brutal dans ses démarrages, plongeant parfois profondément pour revenir en surface et s’élancer encore plus furieusement hors de l’eau. En dépit de sa robustesse, Robert, qui ne pouvait se permettre un seul instant de relâchement, sentait dans tout son corps ses muscles lui faire affreusement mal, et il ne pouvait s’empêcher de penser au héros du bouquin d’Ernest Hemingway : « Le vieil homme et la mer ». Mais les conditions n’étaient pas tout à fait les mêmes, et il imaginait mal comment le vieux pêcheur avait pu, simplement à mains nues, contenir les charges d’un tel colosse, alors que lui, pourtant équipé d’une canne en matière synthétique spéciale d’une solidité à toute épreuve, et d’un puissant moulinet démultiplié qui permettait d’enrouler sans effort excessif le fil en dacron, avait toutes les peines du monde pour arriver au même résultat. En outre, afin de protéger ses doigts et ses mains, il était équipé de gants de cuir épais. Maintenant, il y avait presque une demi-heure que le marlin avait mordu, et il était encore presque aussi fougueux qu’au début, cependant, depuis quelques instants, le pêcheur avait l’impression que la tension exercée après ses départs enragés était de moins en moins ferme, et il réussissait à enrouler de plus en plus de fil sur le moulinet. À côté de lui, son ami le conseillait dans son action. - Oui ! C’est bien ! Continue comme ça ! Tu le tiens ! Je crois qu’il a son compte. Tu vas l’avoir. Méfie-toi quand même ! C’est un maous celui-là ! À présent, on distinguait très bien l’animal en surface. Il n’était plus qu’à quelques mètres. Il avait arrêté de sauter hors de l’eau, se contentant d’opposer une résistance qui décroissait de plus en plus. Laissant le bateau livré à la houle relativement faible, Justin avait abandonné les commandes et il se tenait prêt avec sa gaffe. Mais ! Au dernier moment ! Un sursaut d’énergie ! Et la bête était repartie ! Heureusement, Robert avait réagi, laissant filer la ligne. Le moulinet avait fait entendre son léger cliquetis. - N’aie crainte ! C’est fini ! Tu peux ramener à présent. Il n’est pas mort, mais il n’en peut plus. C’était sa dernière réaction. En pêcheur expérimenté, Justin commentait. Effectivement, sans effort important de la part de son tortionnaire, le marlin se laissait amener contre le flanc du bateau. Ne perdant pas une seconde, Justin plantait sa gaffe juste derrière les ouies de la bête, puis son outil étant relié par un filin en acier à un bras amovible lui-même muni d’un treuil, il se précipitait pour en tourner la manivelle. Déjà, afin de lui aider, Robert commençait à se défaire des courroies qui l’entravaient. - Non ! Bouge pas ! On ne sait jamais. Tant qu’il n’est pas sur le bateau, il faut se méfier, je vais me débrouiller tout seul. En effet, sachant très exactement quelles manoeuvres exécuter, en un rien de temps, Justin hissait à bord l’énorme poisson dont, à présent suspendu par la gueule, les dimensions paraissaient démesurées. Avant qu’il ne rendît l’âme, après avoir reçu deux ou trois coups de gourdins bien assénés, il avait donné de violents coups de queue, balayant tout ce qui se trouvait autour de lui sur le pont. - Ben dis donc ! Belle bête ! Il fait au moins 300 kilos ! J’en ai rarement vu d’aussi gros ! Tu peux être fier ! - Oui, mais c’est grâce à toi, rétorquait notre apprenti pêcheur, à peine remis de ses efforts et encore sous le coup de l’émotion. Au port, dès qu’ils eurent déchargé leur prise, comme une traînée de poudre, la nouvelle de leur capture exceptionnelle faisait le tour de l’île et ils étaient acclamés comme des héros. Le marlin, qui affichait le poids de deux cent quatre-vingts kilos, était acheté au meilleur prix par un négociant de Port-Mathurin. Avant que les deux amis ne se quittent, Justin avait invité Robert à venir dîner chez lui pour le soir même. - On va fêter ça. Je...